Xavier Moni, président du SLF: "L'avenir de la librairie ne peut s'écrire seul"

Discours prononcé par Xavier Moni lors des voeux du SLF le 22 janvier 2019 :

"Année après année, je nous entends, libraires, éditeurs  et autres partenaires, tour à tour nous satisfaire ou nous inquiéter des tendances de l'année écoulée à la lecture du chiffre d'affaires de notre filière. Et depuis plusieurs années, la tendance globale est à la contraction du marché  et rien, pour l'avenir, ne nous incite à imaginer un rebond significatif. 2018 n'aura pas infirmé ce mouvement, Vincent Montagne évoquait un léger tassement lors de son discours de vœux il y a quelques jours alors que le SLF, à travers les données de l'observatoire de la librairie annonce une croissance de 0,6% de l'activité du panel des 200 librairies concernées, avec toutefois de très grandes disparités qui alimentent nos réflexions. Si cet indicateur global est important pour chacun d'entre nous, j'ai la conviction qu'il ne peut à lui seul suffire à nous qualifier, nous repenser et nous projeter.

Et c'est pourtant là que réside le défi qui nous attend tous pour les prochaines années : comment, près de 40 ans après la loi sur le prix unique et dans un monde en profonde mutation, notre filière peut se pérenniser et, même, continuer à se développer en assurant à tous les acteurs, de l'imprimeur au libraire en passant naturellement par l'auteur et par l'éditeur, un revenu juste et équilibré. Les tensions économiques que nous soulignons depuis longtemps, celles que les auteurs dénoncent à leur tour, celles, plus sourdes, mais non moins inquiétantes de nombreux éditeurs indépendants, ce ne sont pas des tensions que l'on peut analyser isolément. Ce sont les tensions de notre filière dans sa globalité. Nous avons dès lors la responsabilité d'y réfléchir ensemble, entre professions du livre, et avec le ministère de la culture car notre économie est structurée par le système de régulation mis en place à travers le prix unique du livre. Ce serait un premier vœu important pour cette nouvelle année que de créer les conditions de ce dialogue collectif sur notre écosystème.

Concernant la librairie, les chantiers engagés vont se poursuivre autour du collectif incarné par le SLF qui, en 2018, a atteint un nombre record d'adhérents. C'est une nouvelle réjouissante pour notre profession, et je suis certain qu'en cette année de vingtième anniversaire du SLF, ce mouvement d'adhésion va continuer. Plus que jamais, nous avons besoin de travailler ensemble, par delà nos différences et nos singularités. La coopération, toujours plus étroite, avec les associations nationales et régionales de libraires est un signe de maturité de l'action collective au sein de notre profession. Le travail porté par tous, dans le cadre du SLF, pour permettre aux collectivités qui le souhaitent d'exonérer de CET, non seulement les librairies labellisées, comme c'était le cas jusque là, mais également toutes les autres en est la meilleure illustration. Tout en sanctuarisant le label LIR, nous avons su porter la parole de la librairie auprès des députés et sénateurs afin de permettre cette avancée. A terme, cette mesure pourrait toucher des centaines de librairies de toutes tailles si les élus locaux s'en emparent. Sur ce sujet comme sur tant d'autres, je tiens à remercier publiquement le travail effectué par les services de la DGMIC grâce à l'engagement de Martin Ajdari, de Nicolas Georges, de Rémi Gimazane et, jusqu'à très récemment, de Patrice Locmant que nous sommes heureux de retrouver, en voisin, à la SGDL.

Parmi les nombreux dossiers engagés en cette nouvelle année, deux me semblent  particulièrement illustrer notre action, tous deux guidés par un souci constant de professionnalisation et d'excellence.

D'abord les Rencontres nationales de la librairie qui se dérouleront à Marseille les 30 juin et 1er juillet prochains.Après 4 éditions qui ont vu cette manifestation devenir un événement incontournable pour les libraires et de nombreux partenaires, nous mesurons les attentes autour de ces prochaines rencontres.Cette 5ème édition, placée sous la couleur de l'engagement, nous permettra de continuer à interroger nos pratiques, échanger nos expériences et imaginer l'avenir lors de nombreux ateliers.Et parce que ces moments sont aussi l'occasion d'ouvrir la réflexion à d'autres voix, plusieurs plénières et études viendront nourrir ces débats.Les travaux du conseil d'administration hier ont permis de dégager les priorités parmi les très nombreux sujets. Le programme et les partenariats se finalisent, les inscriptions s'ouvriront dans quelques semaines, et tout laisse à penser que ces RNL marqueront un moment important de cette année.

Second dossier au cœur de notre action cette année, le développement de l'Observatoire de la librairie. Lancé il y a maintenant 3 ans pour répondre à la demande de libraires de disposer d'un outil collectif d'analyse de leur activité, l'Observatoire est maintenant installé et indispensable à beaucoup d'entre nous. Le travail accompli par Caroline Muchielli depuis un an porte ses fruits : 200 librairies en sont actuellement utilisatrices, et 2019 nous verra franchir un nouveau cap. L'Observatoire est un outil unique et doublement vertueux dont toute la profession doit s'emparer. Parce qu'individuellement, à l'échelle de chacune de nos librairies, il permet de mieux lire son activité au regard d'autres confrères, de détecter des marges de progression et souvent d'instaurer un dialogue plus riche avec les diffuseurs. Et parce que, pour la profession dans son ensemble, c'est la garantie de se doter d'un outil de collecte et d'analyse de données totalement indépendant qui aide considérablement à décrypter l'activité, à détecter les dynamiques ou les faiblesses qui la traversent. Le travail que nous menons actuellement autour de l'enjeu prioritaire de la maîtrise des flux en librairie ne serait pas possible sans cet outil, il viendra nourrir plusieurs formations. Dans les prochains jours, tout adhérent au SLF se verra proposer la gratuité de Verso, notre outil d'analyse au titre, et viendra ainsi agréger ses données à la base de données économiques de la librairie qui n'en sera que plus fiable et plus utile. La propriété de la donnée est un enjeu de société important, la librairie doit prendre conscience de cette richesse et se préserver de toute exploitation à ses dépens. C'est une étape majeure dans la structuration de notre profession. Je sais que d'autres projets de collecte de données sont en cours pour construire un « booktracking », serpent de mer de l'interprofession. Je souhaite qu'ils se fassent dans le respect des outils déjà existants et des différents intérêts de tous les acteurs.

Comme vous le voyez, l'année 2019 sera une année encore riche pour le SLF et les libraires. Mais comme je l'avais déjà évoqué il y a presque un an jour pour jour, l'avenir de la librairie ne peut s'écrire seul. Nous sommes une partie d'un écosystème singulier et heureusement régulé que nous aurions cependant tort de croire protégé des tensions et des bouleversements. Derrière les tendances annuelles, nous savons tous que les disparités sont grandes à l'intérieur de chaque profession et entres les divers maillons de la chaîne du livre.

Si celle-ci dégage encore une valeur conséquente, elle ne permet cependant pas à certains acteurs d'en vivre correctement. Ce n'est certes pas nouveau, les libraires, les auteurs et certains éditeurs expriment ces difficultés depuis des années, mais la contraction du marché ne fait que rendre ces tensions plus aiguës. Les différents modèles ou logiques économiques qui traversent nos professions expliquent en partie cette situation. Les quelques années à la présidence de la commission commerciale du SLF m'ont permis de mesurer à quel point certaines positions étaient figées, notamment autour des éventuelles transferts de marge, sujet qui demeure pourtant entier et dont il faudra s'emparer ensemble.

Tout comme nous devons impérativement nous inquiéter de la surproduction, phénomène qui a prospéré derrière l'alibi de la diversité et qui conduit à de nombreux déséquilibres : des ventes moyennes au titre qui diminuent et fractionnent les droits d'auteur, des taux de retour trop élevées qui agissent en poison pour les trésoreries des libraires et l'économie des éditeurs, une difficulté partagée à travailler des programmes de nouveautés toujours plus denses et qui se succèdent à une vitesse folle, des outils de distribution asphyxiés par des flux disproportionnés... Ajoutons qu'au final, le lecteur est de plus en plus désemparé comme l'illustrent la rentrée littéraire décevante de septembre et celle que nous défendons actuellement dans nos librairies. Nous connaissons tous ces effets pervers, nous en subissons tous à un moment ou un autre les conséquences. Il est temps de reconnaître ensemble que la surproduction n'est pas un indice de bonne santé de la diversité mais, au contraire, ce qui l'étouffe.

Je propose aux différents acteurs de la chaîne que le souhaitent de se retrouver au cours de ce premier semestre pour  échanger librement sur ces sujets qui croisent des enjeux économiques, commerciaux, intellectuels et environnementaux. Sans naïveté quant aux intérêts parfois divergents et sans réponse toute faite face à une question complexe, essayons de travailler ensemble à consolider une filière riche qui n'a ni le temps ni le droit de se désolidariser."